Analyse - L'Amérique centrale dévastée

UNE TRAGEDIE AU-DELA DE LA MALCHANCE QUI MET EN CAUSE TOUT UN SYSTEME

Le coût humain de la tragédie dépasse tout calcul et toute spéculation. Si au début de la semaine on évoquait timidement le chiffre d'un millier de morts, à la fin de la même semaine ce chiffre a été multiplié par 25 ou 30 pour toute la région centraméricaine, ce qui représente environ 25 000 morts et disparus, les chances de sauver ces derniers apparaissant quasiment nulles..

Sur 3 millions de personnes directement affectées, un million d'entre elles n'ont plus de toit, et il ne s'agit là que d'estimations. C'est comme si d'un jour à l'autre, 16 millions de Brésiliens, ou 30 millions de Nord-Américains, ou un demi million de Suisses avaient perdu tous leurs biens, une partie de leurs maisons, de leurs outils de travail, de leurs moyens de transport, etc.

S'agissant des effets matériels, le bilan actuel montre que le Honduras et le Nicaragua sont les deux pays le plus sévèrement touchés, bien que les effets de l'ouragan Mitch se soient fait sentir aussi au Salvador, au Guatemala et au sud du Mexique.

Une brève description

Selon des sources officielles, le Honduras aurait perdu le 70% de sa production agricole et d'élevage, destinée aussi bien à la consommation interne qu'à l'exportation. Bien qu'on ne connaisse pas de chiffres officiels pour le Nicaragua, l'impact sera tout aussi grave : le pays ne pourra pas compter cette année sur sa deuxième récolte qui fournit les aliments de base pour la moitié de l'année, et la production de café qui aurait échappé à la destruction ne pourra pas être récoltée en raison de la destruction des voies de communication (environ 2000 km).

Plus de 250 ponts au Nicaragua, 169 au Honduras, ont été détruits, ce qui aggrave le problème le plus urgent à court terme : le manque de voies de communication pour assurer les secours aux victimes. La route panaméricaine, véritable colonne vertébrale qui réunit tous les pays de la région, a subi des dommages considérables.

L'ouragan Mitch s'est acharné sur les deux pays les plus pauvres de la région : ceux qui présentent les plus hauts taux de chômage (au Nicaragua, 60% de la population économiquement active), le produit intérieur brut par tête le plus faible (environ 1850 dollars par an au Nicaragua et au Honduras, soit la moitié de celui du Guatemala, et moins d'un tiers de celui de Panama ou du Costa Rica), et la dette extérieure la plus élevée (avec le Panama).

Il n'y a pas de hasard...

Comme le dit la sagesse populaire, c'est toujours aux pays les plus pauvres qu'arrivent les pires tragédies.

C'est un constat exact, mais incomplet. En réalité, c'est justement parce qu'ils sont si pauvres qu'ils doivent payer un prix si élevé face à des cataclysmes naturels ou à des crises planétaires. C'est d'autant plus vrai dans le contexte du modèle économique mondial dominant, qui se traduit, pour des pays comme ceux d'Amérique centrale, par des plans d'ajustement néo-libéraux draconiens qui augmentent jour après jour la misère de la plus grande partie de la population.

Ce ne sont pas les exemples qui manquent pour démontrer la responsabilité de ce système, et celle des gouvernements, dans le drame que vit cette région du monde.

Tout d'abord, le profond désastre écologique qui affecte l'Amérique centrale comme la majorité des pays du sud, en raison d'une part de la spoliation systématique des richesses naturelles (principalement les forêts) de la part des grandes entreprises privées, et d'autre part des comportements des paysans qui pour survivre ont recours au défrichage ou au brûlis indiscriminé .

Comme l'affirment des sources écologistes dignes de foi, les effets de Mitch n'auraient pas atteint de telles proportions si la zone pacifique de l'Amérique centrale n'avait pas souffert d'une telle dévastation écologique. On rappellera qu'au mois de mai dernier, toute la région a été recouverte d'un nuage de fumée tel que l'espace aérien a dû être fermé pendant deux semaines pour manque de visibilité.

D'autre part, il faut souligner la responsabilité politique des Etats face à un drame en partie prévisible comme un ouragan, contrairement à un tremblement de terre. Ni le Honduras ni le Nicaragua n'ont pris de mesures pour faire face de manière organisée à cette catastrophe qui était annoncée une semaine à l'avance lorsque l'œil du cyclone s'est formé au large de la Colombie.

La faiblesse des Etats (résultat de l'application des politiques de privatisation dominantes), la réduction des budgets sociaux, la médiocrité des milieux politiques, plus soucieux de démocratie formelle que de la démocratisation réelle de leurs pays, et le caractère anti-populaire de certains gouvernements (particulièrement celui du Nicaragua) sont des éléments communs à pratiquement tous les pays de la région. Ces éléments créent des conditions propices à l'aggravation de l'impact sur la population des catastrophes dites naturelles.

Solidarité pour l'avenir

Face à une catastrophe d'une telle ampleur, qui touche directement près de 10% de la population d'Amérique centrale (3 millions de victimes directes), qui aura des répercussions sur l'approvisionnement, les transports, la santé, l'éducation, l'environnement etc de toute la région, toute aide humanitaire ponctuelle, aussi généreuse et indispensable soit-elle, restera toujours insuffisante.

Ceci nous oblige à envisager de nouvelles formes de coopération et de solidarité qui mettent l'accent sur la co-responsabilité de toute la planète face à des cataclysmes de cette nature.

C'est ce que propose une initiative promue par le " Grupo Propositivo de la Sociedad Civil " au Nicaragua ainsi que par l'institut allemand Sudwing, qui réclament une annulation de la dette extérieure du Honduras et du Nicaragua. Les données figurant dans un projet de document présenté par cet organisme allemand sont éloquentes : alors qu'en 1997 le Honduras a consacré plus de 410 millions de dollars au paiement des intérêts de la dette, il n'a investi que 16 millions pour l'achat de matériel médico-chirurgical dont il aurait tant besoin.

Ce document démontre que l'énorme charge fiscale imposée par la dette extérieure paralyse les possibilités de développement économique de ces deux pays. Pour l'année 1998, les créanciers internationaux attendaient le paiement de 450 millions de dollars de la part du Honduras, et de 350 millions de dollars de la part du Nicaragua.

Exiger le respect de ces obligations serait immoral et inhumain, surtout aujourd'hui compte tenu de la situation. Un calcul approximatif montre qu'avec 300 millions de dollars, si l'on annulait la dette de ces pays, on pourrait alimenter un fonds d'urgence qui permettrait de construire 600 centres de santé, d'assurer l'accès immédiat aux services de santé à plus d'un million de personnes et de commencer la reconstruction de l'infrastructure productive des deux pays les plus touchés par l'ouragan.

Si l'annulation de la dette améliorerait la situation, il serait tout aussi important, dans la situation actuelle, que les pays du Nord acceptent de réévaluer les prix internationaux des prix des produits que les pays d'Amérique centrale exportent. Même si la bourse du café à Londres n'a rien ressenti des dommages significatifs causés aux cultures de café du Nicaragua et du Honduras ,puisque son paramètre de référence est constitué par le Brésil et la Colombie, une revalorisation du prix des produits centraméricains ne représenterait qu'un geste de justice minimal.

Au-delà de cela, il serait nécessaire, comme l'a indiqué une partie de la grande presse européenne, face à des catastrophes de cette nature, de réévaluer l'attitude des grands organismes internationaux. Le quotidien espagnol El Pais signalait, mercredi dernier, que

" face à un désastre d'une telle ampleur, avec des économies régionales brusquement renvoyées à l'époque du troc, la solidarité internationale spontanée ne suffit pas. Celle-ci doit être réglementée, et automatique. Tout comme le FMI fait fonction d'hôpital pour les finances en état critique, il est urgent de trouver une formule, probablement à travers l'ONU, pour affronter des catastrophes majeures. "

Si l'on peut affirmer qu'il n'y a pas de hasard dans ce qui frappe aujourd'hui les nations centraméricaines, c'est que les conséquences de cette catastrophe naturelle sont en grande partie le résultat d'une politique imposée à ces pays pour répondre aux intérêts des pays du Nord. Raison de plus pour exiger aujourd'hui des gouvernements de ces pays une aide à la fois immédiate et des changements en profondeur en faveur d'une réelle justice dans les rapports internationaux.

Sergio Ferrari - 4 novembre 1998

Rappelons la campagne de solidarité des organismes de solidarité pour une aide d'urgence aux victimes de l'Ouragan:

Pour le Honduras:

Groupe Suisse Honduras Case postale 6160 - 8023 Zurich

Les dons peuvent être envoyés à EPER CCP 80-1115-1

Mention aide pour Honduras.

Pour le Nicaragua:

Association Nicaragua El Salvador Case postale 1135 1211 Genève 1

CCP 12-15578-6 - Mention Ouragan/Matagalpa

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