Nicaragua - Après le déluge

Depuis dimanche premier novembre, nous commençons à croire que l'ouragan s'est défait. Il pleut encore, une fois par jour, et même fort, mais c'est la saison des pluies, c'est normal. Parfois la rivière grossit, mais elle ne déborde plus.

Après 48 heures passées sans électricité, la lumière est revenue. Quand à l'eau, ça prendra des mois pour qu'elle sorte à nouveau des robinets : tout le système de tuyauterie est anéanti. Il faut donc qu'il pleuve... un peu.

Dès que la fuite, la réinstallation et le désastre ont eu passé, nous avons informé l'extérieur du pays pour demander de l'aide, et nous avons commencé à nous organiser pour aider les zones et les refuges en difficulté. Le défi était d'obtenir une aide rapide pour que la population reste le mois longtemps possible dans l'oubli, la faim et l'humidité. Plusieurs organismes ont réagi, grands et petits, et des coordinations se tentent, mais c'est extrêmement cahotique.

L'agence CARE (nord-américaine) couvre un grand nombre de besoins, grâce à des moyens puissants. Les petits organismes prennent en charge les lieux où ils développent habituellement leurs activités.

Concrètement, l'organisme où nous travaillons a commencé à recevoir l'aide suisse (gouvernementale et solidaire, pour un seul but) dès le 3 novembre au matin, et immédiatement nous nous sommes transformés en commerçants de " granos basicos " (riz, frijol, maïs), que nous envoyons directement aux refuges dont nous savons qu'ils ne reçoivent pas encore de l'aide.

Evidemment, un pays appauvri et désorganisé comme l'est le Nicaragua après plusieurs années de démantèlement social grâce à une politique toute entière tournée vers la privatisation, au moment d'une pareille catastrophe, la pauvreté et la désorganisation ne peuvent qu'augmenter. Des meutes de gens parcourent les rues avec des sacs, des bidons, à la recherche de nourriture et d'eau potable. De longues files d'enfants attendent les distributions de lait frais organisées par l'usine Nestlé de Matagalpa (" Prolacsa "), lait frais qui devrait servir à la production de lait en poudre.

Hier soir, à la radio, on as entendu le peuple de León déchaîné qui a reçu Arnoldo Alemàn, Président du Nicaragua, du parti libéral, à coup de bassines d'eau et d'insultes. Il n'a pas pu " visiter " León. C'est la seule nouvelle " politique " qui nous soit parvenue cette dernière semaine.

L'organisation de la survie est une activité épuisante et appauvrissante. Le constat des dégâts est déprimant et les perspectives de se relever semblent lointaines.

Ce matin 4 novembre, le Comité d'urgence au niveau national donnait par la radio les informations suivantes sur le département de Matagalpa :

-127177 sinistrés

-82 morts

-1280 maisons détruites, ce qui correspond approximativement à 7680 personnes sans toit

-1347 maisons semi-détruites

-40 ponts détruits

-21 ponts semi-détruits.

A Wiwili, département de Mataglapa, seul 20% des maisons sont encore sur pied.

Pour le pays, les données de ce matin sont les suivantes :

-400019 sinistrés

-2700 morts dont 1300 à Posoltega

-1903 disparus

-16500 maisons détruites, ce qui correspond approximativement à 99000 personnes sans toit.

Dans les jours qui viennent, on espère que tous ceux qui peuvent réintégrer leur maison l'auront fait. Le nombre de personnes hébergées dans les refuges devrait donc se ramener au nombre de personnes sans toit, soit pour le département de Matagalpa environ 7680. Ceci ne veut bien sûr pas dire que les personnes avec maison " semi-détruites " puissent vivre normalement, car le retour dans une maison pleine de boue, avec des vêtements pourris et des meubles cassés ne veut pas encore dire qu'on puisse reprendre sans autres ses activités normales.

Pour les paysans, le désastre n'est pas seulement dans la maison, mais aussi dans les champs. C'est pourquoi le rapport que nous envoie la mairie de La Dalia comporte cette dimension du problème.

En même temps, les communications par route s'améliorent à mesure que l'eau descend. Au pont de Waslali, où il fallait employer échelle et filin pour passer, il est maintenant possible de traverser seulement avec une corde, et les camionnettes double traction passent la rivière. C'est un premier obstacle presque levé vers le sud, vers la capitale, vers les vivres, vers l'eau purifiée, vers l'essence ! On y verra donc bientôt plus clair.

Il faudrait donc déjà pouvoir prévoir des projets de reconstruction qui prennent en compte l'autosuffisance alimentaire, la protection de la nature, la place des femmes et des enfants, beaux projets bien ficelés qui comportent tout le fruit des expériences de développement qui aient existé ne serait-ce que dans ce pays... Il faudrait surtout imaginer une coopération dont le fruit arrive réellement à ceux qui en ont besoin, une coopération qui soit source aussi de développement individuel, afin de redonner aux personnes dignité et goût à la vie.

Le téléphone sonne, un camion chargé de maïs arrive, deux ex-contras viennent demander des vivres pour leur communauté, on manque de chlore dans un centre de santé. Les projets ce sera pour demain. Et on est tellement crevés.

V. L.

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