Danielle, stagiaire au Salvadore était au Nicaragua (Matagalpa) durant le drame, elle témoigne
Lundi, en rentrant du Nicaragua, j'apprenais que, pendant que j'étais restée coincée à Matagalpa sous le déluge provoqué par Mitch, ma famille vous envoyait de l'information et essayait de récolter quelques fonds. Je vais bien et n'ai pas eu de problèmes, juste un peu de peur. Ici, la situation reste grave et même si Mitch semble s'être décidé à s'en aller, on n'est pas encore sorti de l'auberge. Vous aurez sûrement vu des images à la télévision, dans les journaux. Peut-être même plus que moi. J'aimerais partager avec vous ce que j'ai vécu, pour que ces images prennent une dimension un peu plus réelle: qu'est-ce que j'en ai vu et entendu, de Mitch. Je me trouvais à un séminaire sur l'agriculture biologique près de Matagalpa (où se trouve Charlotte, pour ceux qui connaissent), avec des nicaraguayens, des costaricains des salvadoriens et des suisses. Le cours a commencé le lundi 26 octobre et se terminait le mercredi 28. Le mardi et le mercredi, il a plu tout le temps. Mais ça faisait déjà plusieurs semaines que les pluies du Nicaragua exagéraient. Le mercredi soir, nous sommes revenus à Matagalpa, dans la joie du petit verre de rhum avec lequel s'était clôturé le cours. Il pleuvait. Quelques personnes étaient déjà parties pour Managua, alors que trois salvadoriens et moi avions décidé de rester une nuit de plus à Matagalpa et de partir le lendemain matin. A Matagalpa, on était logé chez des amis dans une maison proche du rio. La nuit a été courte: on l'a passée à surveiller le rio qui commençait à déborder. Beaucoup de maisons ont été inondées cette nuit-là, mais pas celle-là. Le jeudi a été presque normal. Le rio avait bien baissé et les gens avaient l'air tranquille. On apprenait qu'on devait rester pour le moment à Matagalpa parce que la route pour Managua avait été coupée. Il y avait des ponts cassés. Une autre amie allait nous loger. En fin d'après-midi, le rio avait de nouveau monté et la boue avait envahi la première maison. Nos amis avaient eu le temps de partir, mais ils avaient presque tout perdu. Cette nuit-là, le rio est passé jusqu'à 1 m 50 en dessus du pont, il a emporté d'autres maisons, des gens, des routes,.... Le vendredi, le rio avait baissé, mais on ne savait pas si c'était fini ou non. Il fallait s'organiser: acheter des vivres pour ??? jours, surveiller la maison sinistrée pour éviter les vols, mettre en marche des réseaux de solidarité, appuyer ceux qui avaient déjà commencé,... On écoutait la radio sans arrêt pour savoir ce que Mitch devenait. La radio "Ya", une radio nicaraguayenne, m'a épatée: ils ont été présents tout le temps. Ils diffusaient les messages personnels de gens qui essayaient de localiser leur famille, ils critiquaient le gouvernement qui ne faisait rien, ils dénonçaient les magasins qui augmentaient les prix des vivres,... Cette radio a été un bon appui pour la population. La nuit du vendredi au samedi, les météorologues étaient indécis: Mitch se trouvait au sud du Honduras et ils ne savaient pas s'il allait monter vers le nord sur le Salvador ou descendre sur le Nicaragua en passant par Matagalpa. On s'est préparé à devoir quitter la maison en catastrophe pour une autre maison plus solide. Pour finir, il s'est dirigé vers le nord et est passé sur le Salvador. A ce moment-là, les salvadoriens qui étaient restés avec moi à Matagalpa ont commencé à s'inquiéter: il fallait partir pour le Salvador où ils avaient laissé leur famille. Le samedi à Matagalpa, le jour était calme, Mitch s'en allait. La radio nous disait que Matagalpa avait suffisamment de vivres pour 3 ou 4 jours. Et après??? La route était coupée à beaucoup d'endroit, les récoltes étaient perdues, il y avait des milliers de gens "damnificados" (sinistrés). Le président nicaraguayen, Arnoldo Aleman, n'a jamais voulu déclarer l'état d'urgence. Il disait à l'extérieur du pays que ce n'était pas si grave. Il a décidé que l'aide internationale passerait toute entre ses mains: il avait peur de ne pas pouvoir s'en mettre un peu de côté. Le cardinal Obando y Bravo, évêque du Nicaragua, a expliqué qu'il ne pouvait pas déclarer l'état d'urgence pour le pays parce que ça pourrait affecter la banque privée, les crédits diminueraient et ça provoquerait un sentiment d'instabilité qui ferait fuir les investisseurs... C'est logique, il faut protéger l'économie des riches et laisser mourir les pauvres. Les gens qui sont morts au Nicaragua sont des pauvres qui vivaient près des rios pour manque d'accès à d'autres sources d'eau, ou dans des maisons en cartons, des gens du campo qui sont montés dans les arbres pour se protéger de l'inondation et qui, après 3 ou 4 jours, n'avaient plus la force de s'y maintenir. Mais ne vous en faites pas pour les riches, ils sont toujours en lieu sûr et ils vont même réussir à s'enrichir un peu plus grâce à la corruption du gouvernement et à la détresse du peuple nicaraguayen. Le dimanche matin, le soleil se levait. Nous nous sommes mis en route, les 3 salvadoriens et moi, à 7h30 du matin pour Managua. On a laissé Matagalpa, où la crainte n'était plus Mitch et sa pluie, mais ce qui vient après: pas d'eau potable, pas de vivres, des réfugiés, les épidémies comme le choléra, la malaria, les eaux sales, les ordures, la communication avec l'extérieur, retrouver tous les disparus, ... A la sortie de Matagalpa, il y avait un pont cassé, il a fallut le descendre par un câble (avec les mains et sans équipement d'alpiniste) sur 5 mètres environ. Après, nous avons marché 3 km jusqu'au pont suivant. La route était beaucoup endommagée. Puis un véhicule nous a transportés jusqu'à la ville suivante: Sébaco. La région avait été inondée aussi, mais l'eau était partie et nous avons pu manger dans un restaurant: la vie recommençait. Sébaco est connu pour sa production de riz et de légumes. Une partie du riz était encore debout, mais des surfaces incroyables ont été dévastées. Un pont immense et solide a été complètement arraché. Des centaines de personnes attendaient pour passer. Comme à Matagalpa, ni la mairie, ni la police, ni l'armée, ni personne d'officiel avait pris les choses en main. Alors un groupe de civil s'était organisé pour faire passer les gens: il y avait un radeau fait de quelques bouts de bois et de barils. D'un côté un tracteur le tirait et de l'autre, un groupe de personnes. Le courant était fort et le rio large. Il y avait tellement de monde qui attendait qu'un autre passage avait été élaboré: une corde était tendue d'une rive à l'autre. Nous avons voulu passer par cet endroit, parce que la file était moins longue. Un de nous y est allé, mais le courant était tellement fort que les autres, nous sommes tout de même passé par le radeau. Après ça, le plus dangereux était derrière nous. Le reste de la route s'est fait en véhicule et en bus. Les bus profitaient aussi d'augmenter les prix. Près de Managua, nous avons attendu presque 2h: la route était inondée et on ne voyait ni l'asphalte, ni le bord de la route. Là, j'ai eu peur aussi. Si le bus sortait de la route, il pouvait se renverser... On était parti à 7h30 du matin et on est arrivé 20 h à Managua. En temps normal, il faut 3h en voiture. Le lundi matin à 5 h on était à l'aéroport et à 8h on atterrissait à San Salvador. L'il de l'ouragan n'est pas entré sur le territoire nicaraguayen. Le pays a été affecté par les pluies torrentielles provoquées par Mitch, mais à Matagalpa, par exemple, il n'y a pas eu de vent. Les pluies ont été tellement fortes et la terre s'est gonflée d'eau au point qu'il y a eu beaucoup d'éboulement. Dans le Nord, un village et ses habitants, plus de mille, ont été enterrés par une montagne. Au Salvador, Mitch est passé le samedi. Nous arrivions après. Ils ont senti beaucoup de vent en plus de la pluie, mais la zone sinistrée est plus petite qu'au Nicaragua. Toute une zone dans le sud a été inondée et l'est encore. Les gens se sont vite réfugiés. Et il n'y a pas autant de morts. L'aide y est plus efficace: la politique est déjà en campagne pour les élections présidentielles de mars 1999. Les partis politiques se précipitent (ou font au moins semblant) pour aider les sinistrés. Ca fait partie de la pub. En ville il y a eu des récoltes de fonds, de vivres. Les supermarchés se vident et il est possible que les prix augmentent. Un des salvadoriens qui était bloqué avec moi au Nicaragua, petit agriculteur, a perdu toutes ses affaires et toute sa production et peut-être sa maison. Le lundi après-midi, il ne savait pas où se trouvaient sa femme et ses enfants. Son père et son frère étaient restés sur le toit de la maison pour empêcher les vols et il voulait les rejoindre pour leur amener à manger, ils n'avaient rien eu depuis 3 jours. Tout était encore inondé. Je n'ai pas eu de nouvelles depuis et je suis un peu inquiète. Mais j'espère que tout se sera bien passé. Un seul village de ceux avec lesquels travaille l'ONG a été touché. Il se trouve dans une courbe du fleuve et les petits ponts qui représentaient leur seul lien avec le monde ont été arrachés ou endommagés. Quelques maisons ont été inondées et les récoltes ont été saccagées. Les malades de ce village ont été évacués en hélicoptère. J'ai donné une partie de l'argent reçu au DADaSa pour acheter des vivres pour ce village. Ils sont en train d'essayer de l'atteindre. Mais je ne sais toujours pas si ça a marché. Ce village n'a pas encore été reconnu comme sinistré par le gouvernement. Toute l'aide va dans une région, et peut-être qu'il y en a qui ne reçoivent rien. Le Salvador a été moins touché que le Honduras et le Nicaragua. Au Honduras, Mitch y a tourné un moment pour saccager le plus possible avant de s'en aller. La capitale, Tegucigalpa, a été presque toute détruite. Après avoir passé par le Salvador, Mitch est allé au Guatemala et au Mexique. Aux dernières nouvelles, il allait peut-être reprendre un peu de force sur le Pacifique pour passer ensuite sur Miami. C'est un ouragan imprévisible. Le 90 % des ponts ont été détruits, il y a plusieurs milliers de morts. L'Amérique centrale a en grande partie perdue ses récoltes. Les gouvernements sont tellement corrompus qu'ils ne cherchent pas vraiment a organisé quelque chose qui tienne debout. Et si de l'aide alimentaire arrive, ils vont s'en mettre plein les poches. Au Nicaragua, les sandinistes essaient de faire pression. Ici c'est le FMLN, parti de gauche, qui insiste auprès du gouvernement et qui soutient le plus la population. Que vont manger les gens du campo dans quelques jours, quelques semaines? Combien va-t-on payer la nourriture? Comment se réglera le problème de l'eau potable? Des Epidémies? Où vont se reconstruire les bidonvilles? Combien de victimes va faire encore Mitch? Que faire? Et la politique dans tout ça? ça me laisse pensive: Un gouvernement, à l'heure actuelle a peu de pouvoir à cause de l'influence des institutions internationales et des multinationales. Mais lors de situations graves comme celle-là, ces gouvernements, qui sont une reproduction des dictatures d'avant les révolutions et guerres civiles, ici, en Amérique centrale, constituent une preuve de plus que la politique néolibérale des Etats-Unis et du monde se fait sur le dos des pauvres et à coups de milliers de morts. Ils auraient pu en sauver des vies, s'ils l'avaient voulu; et ça me fait peur de penser au nombre de personnes, femmes, hommes et enfants qui vont mourir de maladies, de malnutrition, par manque de volonté de présidents corrompus. La suite va être dure. Même si l'ouragan est parti, il y a des pays à reconstruire, des champs à ressemer, des écoles à rouvrir, ...tant de choses. Merci pour votre générosité. Je vous enverrai d'autres nouvelles plus tard. Danielle
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