Viviane sage-femme est volontaire GVOM à Matagalpa. Son témoignage
Paru dans la Liberté du 4.11.98 Le cyclone «Mitch» a fait des milliers et des milliers de morts en Amérique centrale. «Vers 22 h, la rivière sort de son lit» La saison étant aux ouragans en Amérique centrale, peu de gens imaginaient que le dernier en date ferait pareils dégâts. Le bilan s'annonce terrible: en «additionnant» les morts et les disparus, on s'approche des 10 000 victimes. Récit. Le ciel est littéralement tombé sur la tête des habitants du Honduras et des pays alentours. Le fautif: le cyclone «Mitch», qui vient de provoquer là-bas une semaine de pluies diluviennes. Nous publions ici le témoignage de Viviane Luisier, sage-femme au service de «Groupe volontaires outre-mer», organisation non gouvernementale suisse au Nicaragua.
Le réveil des enfants Mardi 27 octobre. Les pluies sont fortes. Nous restons vigilants toute la nuit, contrôlant chaque heure l'état du patio qui mène à la rue, tenant à portée un sac à dos avec l'essentiel. »Mercredi 28. Il pleut des cordes, ça ne diminue jamais, ça ne cesse jamais. Devant la maison, on a stationné une camionnette, au cas où il faudrait partir. Car la rivière toute proche (le Rio Grande de Matagalpa de la chanson de Bühler) menace de déborder. »Vers 22 h, la rivière sort de son lit, inonde les terrains de sport adjacents et commence à monter dans la rue. Nous réveillons les enfants, les habillons chaudement et préparons les sacs à dos. Le reste de la nuit se passe dans la rue pour scruter cette rivière effrayante et fascinante et dans la maison pour commenter la situation. Les enfants, le premier moment d'inquiétude passé, trouvent tout ça excitant. C'est à regret qu'ils vont se coucher vers 5 h du matin. Les parents, eux, sont inquiets. Jeudi 29. Il pleut sans arrêt. Les enfant ne vont pas à l'école. Personne ne va travailler. Les journaux ne nous parviennent plus. De nombreux ponts sont déjà sous l'eau. Les maisons sont détrempées, les gens aussi. La rivière continue de grossir, entraînant des pierres, des troncs et des planches qui s'écrasent contre les barrières. L'eau monte de plus en plus dans la rue. Il s'agit d'une eau lourde, sombre, chargée de boue et qui sent mauvais. Elle commence à entrer dans les maisons. »A 17 h, nous partons en camionnette pour aller... à gauche ou à droite? Direction Managua ou Jinotega? Nous savons déjà que du côté de Managua, il n'y a pas de passage, pas de sortie. Nous faisons 5 km vers Jinotega et nous entrons dans la petite maison d'une amie pour attendre que ça passe, que l'eau redescende. Vers 20 h, une autre amie nous emmène dans une maison située... sur l'autre rive. Y a-t-il donc encore une possibilité de traverser la rivière? En réalité, des quatre ponts existant à Matagalpa, deux resteront fonctionnels pendant toute la tempête. Nous nous retrouvons donc à dix, dont quatre enfants, dans une petite maison où nous improvisons le repas et l'installation pour la nuit. Les femmes pleurent. Elles ont vu la boue passer la porte de leur maison. Elles ont peur. Inertie gouvernementale Les trombes d'eau se ruent sur le toit de zinc. Nous crions pour nous entendre, sur un fond de radio qui commence à raconter ce qui se passe dans la ville, dans le pays, au Honduras. Il s'agit d'informations lacunaires, de témoignages, d'interviews. Les gens racontent comment ils sont sortis de chez eux. Ils demandent de l'aide pour avoir à manger, pour couvrir les enfants. Certains trouvent la force de gueuler, de se révolter contre un gouvernement qui ne bouge pas le petit doigt pour mettre à disposition ses moyens d'information ou de logistique afin d'évacuer la population en danger. »La télévision s'est définitivement éteinte dans la journée. Ce n'est pas plus mal, car les images successives du désastre et de la publicité sont intolérables. Par contre on vit l'oreille collée nuit et jour à la radio. Sans elle, qu'aurions-nous fait? Les nouvelles du nord du pays nous ont aidé à relativiser ce que nous étions en train de vivre: l'électricité n'a été coupée qu'une seule nuit jusqu'à présent et la communication téléphonique (fax et courrier électronique) n'a cessé de fonctionner. Nouvelles effrayantes Vendredi 30. Le temps passe lentement. On a l'impression d'être sous l'eau depuis plusieurs semaines. Les dégâts sont énormes. Les ponts, les maisons, les routes, tout est emporté. Les gens déplacés dans des refuges, chez des amis ou auprès de leur parenté sont nombreux. L'eau est montée à 140 cm dans notre maison. C'est ce qu'on voit de l'extérieur. Pas question d'y entrer en ce moment. La rivière est un peu descendue, mais les terrains de sport sont toujours noyés. Les nouvelles qui nous viennent de la radio sont effrayantes. »L'Etat n'a bas bougé. C'est la population qui s'organise tant bien que mal. Les écoles deviennent refuge. Les étudiants récoltent de la nourriture. Certaines organisations non gouvernementales mettent leurs véhicules à disposition. Mais où sont la mairie et l'armée? Il semble que c'est comme ça dans tout le pays. »Dans l'après-midi, pendant une heure, la pluie s'arrête complètement. Nous reprenons courage. Par la suite, il pleut de nouveau, mais moins fort. Peut-être que le cauchemar va cesser? Seulement la queue Vers 22 h, la radio de Matagalpa se met en contact avec le centre météo de Tegucigalpa (Honduras). Nous sommes consternés d'apprendre que jusqu'à présent, à Matagalpa, nous n'avons vu que la queue de l'ouragan. Il est en train d'arriver. Il peut prendre deux routes: soit il descend sur Matagalpa soit il se dirige vers le Golfo Fonseca. Cet ouragan s'est montré si hésitant, si capricieux jusqu'à présent, qu'on ne saura vraiment qu'aux alentours de 2-3 heures du matin par où il passera. »Nous nous relevons pour préparer de nouveaux sacs à dos. La maison dans laquelle nous nous trouvons ne supporterait pas le vent d'un ouragan. Vers 3 h du matin, nous commençons timidement à nous réjouir: l'ouragan s'éloigne de nous. Pour aller vers qui? L'humidité, partout Samedi 31. Il pleut toujours, mais par intermittence. Les nouvelles sont déprimantes. Les magasins sont vides ou fermés. On parle de problème d'eau et de raréfaction de la nourriture. La rivière a baissé et nous avons vidé la boue de la maison. Tout est humide et sent mauvais. Les livres n'existent plus. Les meubles sont cassés. Une pantoufle s'est échouée dans une casserole. Un ballon de foot est pris dans la boue. Une mallette de sage-femme bien fermée et détrempée trône sur la table. Mais nous sommes tous là et, pour le moment, personne n'est malade. »Dimanche 1er novembre. Un soleil mouillé se lève sur la ville. Même lui paraît détrempé, timide, hésitant: centroamérica existe donc toujours? Car au bout de tellement d'heures de pluie, on pouvait se demander si on n'était pas en train de vivre le désastre du siècle, un cataclysme où des terres disparaissent pour laisser une géographie modifiée. Mais non. Tout est là... pire qu'avant.» pas d'urgence à Managua Aux dernières nouvelles, rapportées par les grandes agences de presse internationales, «Mitch» a à son actif 7000 morts, 2000 disparus et plus d'un million de personnes sans abri. Les autorités honduriennes et nicaraguayennes ont lancé un appel à l'aide internationale. Dans le cas de Managua, des critiques se sont élevées pour dénoncer le refus du gouvernement néolibéral d'ArnoldoAleman de décréter l'«état d'urgence national». Ce qu'ont fait tous les autres Etats concernés de la région. Explication avancée: Aleman perdrait alors une partie du contrôle de l'aide internationale au profit des organisations non gouvernementales, qu'il associe sans autre forme de procès à l'opposition sandiniste. Sans commentaire. L'aide viendra aussi de Suisse Le drame que vie actuellement l'Amérique centrale ne laisse pas la Suisse indifférente. Bien que plusieurs ¦uvres d'entraide helvétiques soient déjà actives sur place, deux autres actions ont été lancées: l'une par le Corps suisse d'aide en cas de catastrophe, l'autre par la Chaîne du bonheur. - Le Corps suisse d'aide en cas de catastrophe a décidé d'envoyer cinq personnes sur place. Deux sont déjà partis avant hier, deux hier et une partira encore aujourd'hui. Sur ces cinq personnes, trois vont être affectées à la reconnaissance et à l'évaluation des besoins afin de coordonner l'aide internationale. Les deux autres vont renforcer le bureau de liaison de Tegucigalpa (capitale du Honduras). Ce bureau de liaison est directement rattaché au bureau de coordination de l'aide suisse au développement basé à Managua (capitale du Nicaragua). Ce dernier, composé de 16 personnes (dont 3 Suisses) et déjà actif dans l'aide au développement, va maintenant concentrer ses efforts sur l'aide humanitaire. D'autre part, la Confédération va débloquer un million de francs afin de permettre d'acheter sur place des produits de premières nécessités. - La Chaîne du bonheur a lancé quant à elle avant hier soir une collecte nationale afin de récolter des fonds pour financer des programmes d'aide humanitaire que les ¦uvres d'entraides suisses vont mettre sur pied dans ces pays. Selon Jean Martel, directeur de la Chaîne du bonheur, il y aurait déjà 10 000 morts et plus de 4 millions de personnes affectées globalement par la catastrophe. Et le bilan pourrait encore s'alourdir dans les jours qui viennent, surtout si la saison des pluies commence. La Liberté, signé Alexandre Boin, le 4.11.98 |
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