La dette du Sud mène à la mort Article paru dans le Courrier du 12.6.99 - par Sergio Ferrari Le drame que représente pour les pays du Sud la dette extérieure a toujours figuré d'une manière ou d'une autre dans les programmes politiques et les concepts des mouvements populaires des pays de l'ancien "Tiers-Monde" (1). Pourtant, cette question n'a jamais été si importante qu'aujourd'hui. Il faut y ajouter un élément complémentaire tout aussi important: au Nord comme au Sud, la dette extérieure a fait son entrée, durant ces dernières années, dans la grande rhétorique politique. Il n'est donc pas surprenant que le sommet du "G-7" - les sept pays les plus industrialisés de la planète, avec la présence de la Russie comme invité spécial - qui se tiendra les 17 et 18 juin à Cologne (Allemagne) - ait inscrit le thème de la dette à son ordre du jour. Ce point a été proposé par plusieurs gouvernements, qui voient augmenter la pression de l'opinion publique européenne et mondiale. La démystification de la dette: un thème tabou mis à l'ordre du jour. Il y a encore quelques années, la "dette extérieure du Tiers Monde" apparaissait comme un thème "tabou", intéressant certains économistes et les milieux de gauche. Il a perdu cette connotation pour devenir l'affaire de larges secteurs. La généralisation du débat sur le thème de la dette a représenté une première victoire partielle des endettés. La crise de la dette, latente depuis une vingtaine d'année et apparue au grand jours dans les années 80, explique pourquoi ce thème est devenu explosif. C'est un sujet de débat incontournable, puisque le processus de l'endettement atteint aujourd'hui des niveaux insupportables pour l'ensemble du système financier international. L'approche de la fin du XXe siècle et du 2e millénaire - élément fortuit, mais porteur d'une signification idéologique décisive - a permis de discuter l'ensemble de cette problématique. L'annulation de la dette et d'un nouveau départ fait partie des références bibliques, présentes dans notre culture: ce thème influence le passage à une nouvelle étape historique, exigeant nécessairement des signes visibles de ce changement d'époque, d'entrée dans des temps nouveaux. Le cadre est donc favorable, voire même indispensable, pour discuter ouvertement du problème de la dette. Il s'agit cependant d'une explication partielle du fait que d'importants milieux chrétiens et plus généralement religieux consacrent leur énergie à réclamer la révision de ce lourd et explosif fardeau historique. Cette hypothèse ne sous-estime pourtant pas un facteur-clé de la mobilisation conceptuelle et pratique qui a marqué les cinq dernières années de la dynamique planétaire. D'importants secteurs sociaux recherchent des alternatives à la globalisation capitaliste des marchés. A partir de l'angle d'approche proposé par le mouvement zapatiste au Chiapas - pour ne citer que cet événement - qui a introduit une nouvelle vision cosmique du sens et de la dimension de l'affrontement politico-militaire et planétaire, une série d'initiatives contre le néo-libéralisme et la globalisation ont commencé à se multiplier parmi les anciens secteurs "tiers-mondistes" du Nord et du Sud. La "dette extérieure" a été abordée dans les débats des "Rencontres pour la vie et contre le néo-libéralisme", impulsées par les zapatistes, qui se sont déroulées en 1996 au Chiapas et en 1997 à Madrid. Elle figure aussi à l'agenda de la naissante "Action des peuples contre la globalisation et l'OMC" (AMP), apparue à la fin 1997 et au début 1998. Simultanément, le thème de la dette a été abordé par les innombrables réseaux, groupes et associations qui ont combattu avec un relatif succès l'Accord multilatéral sur les investissements (AMI). Les promoteurs de l'AMI, qui avaient dû le remettre au placard durant le second semestre de 1998, pourraient bien le faire réapparaître à tout moment sous un autre déguisement. Le thème de la dette est aussi discuté dans le cadre de nouvelles initiatives telles que ATTAC, mouvement international pour le contrôle démocratique des marchés et des institutions financières. Tous les milieux - du sommet de Cologne rassemblant les puissants de la terre en juin 1999 jusqu'aux nouveaux mouvements de contestation - abordent la problématique de la dette. La dynamique est positive, dans la mesure où cette question ne peut plus être cachée à l'échelle internationale. Mais cette "universalisation" de la problématique suscite des questions ou des hésitations fondamentales, puisqu'elle laisse entrevoir l'émergence de propositions ou d'alternatives disparates, pour ne pas dire contradictoires. Des institutions responsables de l'explosion de la pauvreté et de la polarisation sociale à l'échelle planétaire - telles que la Banque mondiale - ont déjà su récupérer certains concepts en les vidant de tout contenu réel. On peut donc prévoir que ces mêmes institutions n'hésiteront pas à répéter l'exercice avec le thème de la dette. Si la Banque mondiale aime à parler de "la lutte contre la pauvreté", de "la participation citoyenne" ou de "la mobilisation de la société civile contre la corruption", on peut parfaitement imager qu'elle récupère le critère timide de "réparation partielle" de la dette, en tentant d'ôter à l'initiative pour le non-paiement de la dette son véritable sens structurel et mobilisateur. En résumé, entre la généralisation du débat et la solution fondamentale et stratégique de la dette, il reste un long chemin à parcourir, dans lequel n'existe aucune place pour les faux optimismes. Les principales victimes de la dette - les peuples et mouvements populaires du Sud - devront faire preuve de clarté conceptuelle et de cohérence pratique, pour empêcher que ce drame ne devienne dans le Nord de la planète un simple point cosmétique de l'ordre du jour. Annulation totale Quel type de dette faut-il négocier ? L'annulation, la donation, le pardon seront-ils partiels ou total ? Quelles nations en bénéficieront-elles ! Surtout, quel type de développement, différent de celui qui a causé l'endettement, peut-il être entrevu pour les pays du Sud ? Les réponses données à ces questions clarifieront ces prochains mois et années la nature de la mobilisation contre la dette extérieure des pays du Sud. Actuellement, les propositions faites autour du Jubilé de l'an 2000 sont assez différentes selon les pays, les régions, les organisations, les visions politiques, etc. Toutes cherchent à ouvrir un espace de réflexion pour le débat Sud-Nord-Sud (au Sud et au Nord) et pour une mobilisation "conscientisatrice" sur un problème critique, mais pas toujours facile à expliquer clairement aux citoyens. Les promoteurs de la campagne "Jubilé de l'an 2000" (née en 1996 à l'initiative de grandes organisations chrétiennes d'Europe) demandent "l'annulation immédiate de la dette impayable des pays pauvres les plus endettés". Selon les calculs effectués par des spécialistes, cette dernière s'élèverait à environ 300 milliards de dollars, soit 15 % de la dette totale des pays du Tiers-Monde. Pourtant, le contenu des exigences nationales ou régionales varie et ce facteur enrichit de manière significative les modalités de la campagne. D'autre part, en relation avec le développement du débat, il semble que les exigences se clarifient et se radicalisent. Le Tribunal brésilien (cf. annexe) se prononce pour "l'annulation générale et sans restriction de la dette extérieure des pays à faibles revenus". Le document de Tegucigalpa publié par la campagne "Jubilé de l'an 2000" pour l'Amérique latine et la Caraïbe demande "l'annulation pour l'an 2000 de la dette immorale et illégitime des pays du Tiers-Monde...". ATTAC se prononce pour l'annulation totale de la dette publique des pays dépendants et l'utilisation des ressources dégagées en faveur des populations et du développement durable. Cette position est défendue publiquement par le "Comité pour l'annulation de la dette du Tiers-Monde" (CADTM) - dont le siège se trouve à Bruxelles - qui est devenue une référence et un pilier incontournable en la matière en Europe et dans le cadre d'ATTAC. La conclusion est claire. La capacité de mobilisation des uns et des autres, la capacité de conviction (c'est-à-dire de sensibilisation et de conscientisation) que chaque initiative acquière dans son pays ou sa région, l'énergie avec laquelle les mouvements sociaux prendront position sur le thème de la dette, tout cela permettra de faire surgir les propositions les plus crébiles face à l'avenir. L'hypothèse de base, c'est qu'aucun des créanciers du Nord ne donnera rien. L'annulation de la dette, comme n'importe quelle autre revendication sociale, sera davantage une conquête du Sud qu'un cadeau du Nord. Sergio Ferrari Trad JP Renk Juger la dette... et ses responsables historiques Du 26 au 28 avril 1999, à Rio de Janeiro (Brésil), 1200 personnes venues de tout le pays et plusieurs invités internationaux ont réalisé un événement historique: le Tribunal contre la dette extérieure, qui se proposait de juger le cas brésilien et de renforcer la campagne "Jubilé de l'an 2000" en faveur de l'annulation de la dette des pays les plus pauvres. Ce rassemblement, qui a duré 3 jours, fut convoqué par d'importants secteurs de la vie nationale. Parmi eux, la Conférence nationale des évêques du Brésil, le Conseil national des Eglises chrétiennes; la coordination oecuménique des services et plusieurs organisations populaires importantes, telles que la Centrale des mouvements populaires et le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST). Ce dernier représente aujourd'hui l'organisation populaire la plus importante du pays, raison pour laquelle il est la première cible d'une répression croissante de la part des autorités. Cependant, comme le Brésil se trouve être l'un des pays qui connaît les pires inégalités du monde - 1/4 de sa population (soit 40 millions d'habitants) vit au-dessous du niveau de pauvreté -, l'élément essentiel de ce tribunal a consisté à "établir la lien entre la dette extérieure et cette situation d'injustice et de misère", comme le relève le document final du Tribunal. Cet concept fondamental (la liaison entre la dette et la polarisation sociale) représente un apport qui, bien que n'étant pas particulièrement nouveau, donne par lui-même un point de vue essentiel pour analyser la situation mondiale. Le verdict, rédigé en termes juridiques, intégre 15 considérants, une prise de position et une dizaine de décisions opérationnelles, claires, méthodologiquement applicables, qui sont devenues des "engagements stratégiques" acceptés par tous les participants (individus, personnalités et organisations). Ce document retrace clairement l'histoire de la dette et le cadre de cette dernière. Durant ces cinq dernières années, la dette extérieure du Brésil a doublé, passant de 140 milliards de dollars en 1994 à 235 milliards en novembre 1998. Durant cette même période, le pays a payé 126 milliards de dollars aux créanciers extérieurs, ce qui indique "la croissance insoutenable de l'endettement, au point que pratiquement l'ensemble des nouveaux prêts est destiné au service de la dette, dans une spirale sans fin...", signale le verdict. Si ce processus est par lui-même angoissant, il l'est encore d'avantage à la lumière de plusieurs constats universels qui s'appliquent à l'ensemble des pays du Sud, où ils apparaissent comme une constante financière. La décision unilatérale des USA, durant les années 70, d'augmenter le taux d'intérêt - qui a passé de 4-6 % à plus de 20 % en quelques mois - représente en soi une "trahison" de la bonne foi des contrats signés par les pays du Sud qui ont été obligés de conclure de nouveaux emprunts pour payer les intérêts: le montant de ce paiement extraordinaire s'élève a 106 milliards de dollars pour l'ensemble du continent latino-américain. En dehors de ces chiffres - dont le montant infini en fait des concepts intangibles - le Tribunal a constaté que les gouvernements (du Brésil et plus généralement du continent) s'identifient aux intérêts des entreprises et des banques endettées à l'extérieur, qui imposent une "étatisation" de la dette privée et entraînent une affectation croissante de fonds publics au service de la dette. Cette situation mène à la réduction des budgets sociaux pour faire face aux échéances de la dette et entraîne une augmentation de la pauvreté et donc une perte de qualité de la vie pour les secteurs majoritaires de la population. Deux autres affirmations complètent ce cadre historique. d'une part, il est prouvé que "les politiques économiques d'ajustement du Fonds monétaire international (FMI) ont un impact désastreux sur les pays qui y sont soumis"; il faut souligner la responsabilité politique des Etats-Unis, dont l'orientation consiste à "manipuler les institutions internationales - FMI, Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce, OTAN - pour favoriser leur stratégie d'hégémonie et de contrôle des peuples". D'autre part, on constate qu'au Brésil, comme dans une bonne partie des autres pays du continent - et du monde - l'essentiel de la dette a été contracté par des gouvernements dictatoriaux (les régimes du Cône Sud, durant les années 70, adeptes de la "doctrine de la sécurité nationale"; les gouvernements anti-populaires centro-américains durant cette même période), totalement illégitimes, ce qui aurait dû alerter les créanciers sur les risques qu'impliquaient de tels investissements. Résultat de l'ensemble de ce constat, le tribunal a condamné le processus de l'endettement brésilien; il en a rendu responsable les élites dominantes, qui ont ainsi abdiqué tout projet propre de développement. Et il considère la dette - qui a favorisé pour l'essentiel ces minorités au détriment de la majorité de la population - comme une aggression contre la souveraineté nationale, injuste et insoutenable d'un point de vue éthique juridique et politique. Tout aussi clairs que le verdict du tribunal, sont les engagements militants pris par les participant/es. Ces engagements ne se limitent pas à une réflexion sur le problème spécifique du Brésil, mais jettent un regard critique et émettent des propositions à l'échelle planétaire. Cette vision issue d'une réflexion de la société civile représente une référence de valeur. Le Tribunal propose l'union de tous les peuples pour l'annulation sans conditions et générales des dettes extérieures des pays à bas niveau de vie et les plus endettés; la participation active de la société civile pour promouvoir un audit de la dette publique et un moratoire de celle-ci, en rompant les accords signés avec le FMI. Il suggère par là même une politique de développement centrée sur les intérêts des individus et de la société; un contrôle strict des changes pour freiner la spéculation et restimuler les investissements productifs, la renationalisation et la démocratisation des entreprises stratégiques. Il exprime aussi un appui décidé à la campagne du Jubilé de l'an 2000 et au renforcement des mobilisations, comme ATTAC, "qui exigent l'établissement de mécanismes de régulation et de taxation des capitaux spéculatifs internationaux afin de créer un fonds destiné à garantir une vie digne pour les secteurs les plus appauvris de la population". Sergio Ferrari |
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