Mitch... Bien plus qu'un ouragan Pourquoi la misère mobilise-t-elle moins les foules qu'un ouragan? Lettre d'une habitante sinistrée... Article paru dans Le Courrier, février 1999. La réaction à Mitch, depuis la Suisse, a été rapide et intelligente. Des questions de fond restent néanmoins ouvertes. Interview avec V. P., coordinatrice suisse d'UNITE. Pourquoi la misère mobilise-t-elle moins les foules qu'un ouragan? Etablie au Nicaragua depuis près de vingt ans, V. P. est la coordinatrice suisse d'UNITE, qui regroupe une trentaine d'organisations non gouvernementales (ONG) suisses d'envoi de volontaires. Parmi ceux-ci, une demi-douzaine sont au Costa Rica, au Nicaragua et au Salvador. Dès le début, les volontaires ont servi de lien indispensable pour transmettre l'information des régions affectées vers la Suisse. SF : Quel bilan peut-on tirer de la réponse de la coopération gouvernementale et de la solidarité suisse en général après Mitch? VP: Un bilan étonnamment positif. L'image que nous avons de la coopération suisse en temps normal est plutôt celle d'un fonctionnement lent et bureaucratique. Cependant, les représentants des organismes gou-vernementaux suisses sur le terrain de cette région mènent les projets de développement avec sensibilité et sens de la solidarité. J'insiste pour dire que la réaction non seulement du gouvernement suisse, mais aussi des ONG face à la catastrophe, a été immédiate, rapide et guidée par le bon sens. La coopération qui s'est spontanément mise en place impliquait, par exemple, de faire appel aux ressources existantes sur place. Au lieu de mobiliser des ressources beaucoup plus coûteuses depuis la Suisse. Au-delà des fonds libérés immédiatement pour faire face à l'urgence des premières semaines, des experts en catas-trophes envoyés dans la région et du soutien aux organisations sur le terrain, nous avons appris que Berne avait approuvé un budget spécial pour le programme de reconstruction étalé sur les deux prochaines an-nées. Mais il reste à évaluer la logique de cette aide et le projet politique qui la sous-tend. SF : La Chaîne du Bonheur a bénéficié d'un contexte favorable. Dans sa campagne du mois de novembre, elle a récolté près de 35 millions de francs; un chiffre record par rapport à des situations analogues. Cer-tains considèrent que cette réaction populaire enthousiaste s'explique en partie par le fait que l'Amérique centrale est une région très connue ici grâce à l'intense travail de solidarité qui a été réalisé depuis près de vingt ans. VP : La visite sur le terrain du représentant de la Chaîne du bonheur a été opportune. Il est extrêmement difficile d'évaluer à distance une situation de catastrophe naturelle. Même si ses conséquences peuvent être les mêmes partout, chaque pays ou région a ses particularités. Pour pouvoir prendre des décisions sur la manière de canaliser l'aide et définir les mécanismes permettant d'atteindre les objectifs recherchés, il est essentiel d'établir des contacts directs sur le terrain et de s'appuyer sur l'expérience locale. Toutefois, le processus engagé par la Chaîne du bonheur a été bloqué par des luttes de pouvoir, un manque de souplesse et des problèmes de manque de confiance. Mais le dernier mot n'a pas encore été dit, et il serait tragique qu'une dynamique qui avait aussi bien commencé se heurte au conservatisme ou à des com-portements mesquins de la part de certains... SF : Comment interprétez-vous la réaction spontanée de la population suisse face à Mitch? VP : Il est en effet frappant de voir la réponse exceptionnelle du peuple suisse à l'appel à la solidarité avec les sinistrés. Mais je me demande pourquoi les images de morts et de villes détruites réveillent chez les gens la compassion et la solidarité, alors que ce n'est pas le cas de la misère quotidienne et de la lutte pour la survie de ces peuples "sinistrés en permanence". Une question-clé! C'est peut-être le signe de la courte vue des gens, qui répondent à une sollicitation, à une tragédie, mais sans approfondir les questions de fond. Si le niveau de conscience solidaire moyen augmentait dans les pays riches, la réponse aux "ouragans so-ciaux" qui s'abattent quotidiennement sur les peuples des pays opprimés serait certainement plus consé-quente. SF : La couverture médiatique de Mitch en Suisse a été significative. Comment avez-vous vécu cette si-tuation? VP : Cela a été nouveau pour nous. Après l'ouragan, une tempête de plus! Ce n'était pas facile de pour-suivre un travail exigeant tout en essayant de donner des réponses. Beaucoup d'énergie a été perdue pour répondre aux journalistes, au détriment de tâches plus urgentes. Mais par ailleurs, les gens, en Suisse, ont bénéficié de cet afflux d'informations. Il est compréhensible qu'une catastrophe naturelle attire les médias, et le monde a le droit d'être informé. Mais les sinistrés ont aussi le droit au respect de leur intégrité per-sonnelle. Je ne crois pas beaucoup à l'utilité de l'information sensationnaliste, si elle ne profite pas d'une situation pour faire connaître à l'opinion publique un peu l'histoire et les problèmes quotidiens de peuples touchés. Je me demande combien parmi les journalistes qui sont venus ont su comprendre l'ampleur du drame de ces peuples et de leur misère préalable à l'ouragan? Les journalistes suisses ont-ils compris ce qui se passait réellement à ce moment-là? Pourquoi la majorité des moyens de communication s'intéressaient-ils davantage aux Suisses sur place qu'aux Nicaraguayens, aux Honduriens, aux Salvadoriens? En revanche, certains journalistes sont restés sans voix face à l'énorme blessure laissée par l'effondrement du volcan Casitas. Ils n'avaient plus le souffle pour interroger les survivants. D'autres ont su se rendre presque invisibles pour observer le déroulement de la réflexion collective. Je suis sûre que ces personnes seront capables de transmettre quelque chose de plus que la simple nouvelle. SF : Au début décembre, des représentants du Gouvernement suisse, des ONG et de la Chaîne du bonheur se sont réunis pendant deux jours à Managua pour discuter de la poursuite de l'aide. Qu'en est-il sorti sur le plan de la conception de la coopération? Tous les participants parlaient-ils le même langage? VP : Ce qui était intéressant et nouveau dans cette rencontre, c'était la grande diversité des participants. Ce cataclysme a modifié les priorités et remis en cause les projets et les objectifs du travail futur. Il fallait élaborer une stratégie commune pour utiliser au mieux les forces et les ressources au profit des sinistrés. Un aspect important de cette réunion a été le constat que les conceptions et les philosophies en matière de coopération au développement étaient, au moins sur le plan rhétorique, similaires chez tous les partici-pants. Nous partagions tous l'avis que le travail de coopération devait être participatif et qu'il favorise la prise de conscience et l'autonomie des populations concernées. Nous étions également d'accord pour dire que, même si l'ouragan avait enseveli l'espoir d'une vie meilleure pour les populations et frappé durement l'économie des pays touchés, l'arrivée de tonnes de do-nations et d'énormes sommes d'argent créait des dangers. Un de ces dangers étant de provoquer un retour en arrière vers des attitudes d'assistance paternaliste de la part des acteurs de la coopération, ravivant ainsi le manque d'estime de soi et la passivité des protagonistes locaux. Un défi fondamental consiste à promou-voir la participation des partenaires et acteurs locaux dans l'élaboration, la définition, et, si nécessaire, la reformulation des projets et des plans de reconstruction. Enfin, nous avons constitué une coordination des ONG au Nicaragua, qui servira d'intermédiaire entre le terrain et le siège des ONG en Suisse, et qui permettra de rationaliser les efforts. Une structure analogue va se créer au Honduras pour faciliter l'accès à l'information, tant sur le terrain qu'en Suisse, et rendre le travail plus efficace tout en garantissant à l'opinion publique et aux donateurs helvétiques la transparence à laquelle ils ont droit.
Interview de Sergio Ferrari, ttraduction Anne-Marie Baron. Lettre d'une habitante sinistrée... Nous publions ici un témoignage sous forme d'extraits d'une lettre rédigée par une habitante d'Ocotal, une ville du Nicaragua proche de la frontière hondurienne. "L'eau est un élément essentiel à la vie des êtres humains. (...) Déjà avant l'ouragan, Ocotal a toujours eu des difficultés avec l'accès à l'eau potable et la qualité de celle-ci. Aujourd'hui, après Mitch, ces problèmes se sont évidemment aggravés et on ne compte plus les longues queues composées de femmes transportant des récipients d'eau(...). La situation est encore beaucoup plus grave lorsqu'on ne dispose pas de réci-pients pour la conserver, de moyens de transport, de temps et d'argent, ce qui est le cas de la majorité de la population. De plus, la situation va encore s'aggraver à l'approche de l'été (saison sèche), lorsque les sources vont tarir. (...) On ne peut s'empêcher de se demander comment font les hôpitaux, les prisons, les familles avec des enfants en bas âge, les personnes âgées? Nous nous demandons aussi ce que font les autorités du pays pour résoudre cette situation. Ce serait le moment opportun pour que le gouvernement et les organismes de coopération se rendent compte que la décentralisation administrative n'est toujours pas réalisée. On décentralise les problèmes, mais pas les ressources ni le pouvoir de décision! Monsieur le Président de la République, M. le Ministre de ENACAL (Ministère responsable de l'eau), pouvez-vous dormir tranquilles alors que près de 30 000 habitants d'Ocotal sont confrontés à la soif et au désespoir? (...) Ocotal est entièrement sinistrée. Jusqu'à quand devrons-nous attendre des réponses?" H. C. F., habitante d'Ocotal/trad. AMB |
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