Pour une politique suisse cohérente en Amérique centrale...

Interview de Dieter Drussel.

Responsable du Zentralamerika-Sekretariat (ZAS), référence suisse du travail solidaire avec l'Amérique centrale, Dieter Drussel a derrière lui vingt ans de militance dans ce milieu.

En plus du mouvement de solidarité, d'autres acteurs ont manifesté leur appui aux nations dévastées par Mitch, comme, notamment, le gouvernement helvétique et la Chaîne du Bonheur. Quelle est l'opinion de Dieter Drussel sur cette aide ?

"L'attitude du gouvernement est ambivalente. Nous avons d'un côté la DDC et son action humanitaire que tout le monde s'accorde à qualifier de positive, de rapide et de transparente, comme l'attestent les réunions en Suisse et en Amérique centrale entre la DDC, les ONG et le mouvement de solidarité. Autre indice révélateur : le mouvement de solidarité et la DDC collaborent fréquemment avec les mêmes organisations d'Amérique centrale.

Tout ne va pas toujours sur des roulettes. Au Salvador, par exemple, la DDC a donné son appui dans un premier temps au Comité d'urgence du gouvernement, dont on pouvait parfaitement prévoir qu'il allait distribuer l'aide selon ses affinités politiques. Il faut toutefois reconnaître que la DDC, en collaboration avec l'Entraide ouvrière suisse, active dans ce pays, a gagné son bras de fer contre le Comité et l'a obligé à distribuer l'aide sans tenir compte de l'appartenance politique des victimes, du moins pour ce qui est de l'aide suisse.

De l'autre côté, nous avons malheureusement l'Office fédéral des affaires économique extérieures (OFAEE). L'ambassadeur Nicolas Imboden, délégué aux contrats commerciaux de l'OFAEE, a octroyé en novembre au gouvernement d'Arnoldo Alemán un don de cinq millions de francs pour acheter des pièces de rechange pour les usines électriques endommagées par Mitch, à titre de contribution à l'équilibre de la balance des paiements. En d'autres termes, en un seul geste, il a donné au gouvernement somoziste d'Alemán une somme équivalente au double de toute l'aide humanitaire suisse pour l'Amérique centrale en 1998.

Certes, l'Empresa Nicaragüense de Energía (ENEL) a besoin de pièces de rechange. Cependant, quelques jours auparavant, elle avait renvoyé des dizaines de syndicalistes qui s'opposaient à la privatisation imminente. La Suisse soutient ENEL qui, une fois privatisée, ne se souciera pas de l'approvisionnement en énergie électrique des victimes de Posoltega, de Ciudad Sandino ou de Matagalpa mais privilégiera les zones vouées aux produits d'exportation et aux "maquilas", tous frais payés par le consommateur moyen. L'OFAE donne sa bénédiction à la privatisation d'ENEL, à la politique d'austérité du gouvernement, incapable, en raison de son manque de volonté politique, de prévenir la catastrophe par des mesures d'ordre social et écologique.

La même logique contradictoire s'est manifestée à la Conférence de Washington : la politique néolibérale, antisociale et antiécologique, imposée par les gouvernements du Nord y apparaît comme la potion magique anti-Mitch et la condition sine qua non pour que d'autres ministères des mêmes gouvernements accordent leur aide humanitaire !

Et nous n'exagérons pas : lors de sa visite au Nicaragua, l'ambassadeur Imboden a insisté sur la nécessité de continuer à appliquer le programme d'ajustement dicté par le FMI. Les modalités de "remise partielle" de la dette dont on débat actuellement - à des fins de propagande, dans de nombreux cas - n'enlèvent pratiquement rien au fardeau du service de la dette des pays très endettés. A l'inverse, elles les contraignent à tuer leurs citoyens en appliquant les fameux "ajustements".

La Suisse donne son appui inconditionnel à ces programmes, mis à jour, pour ce qui est de l'Amérique centrale, lors de la conférence de Washington. Il serait donc irresponsable de tomber dans le piège et de chanter les louanges de la Suisse officielle en ne regardant que le travail effectué par la DDC ces derniers mois, quel qu'en soit la qualité. Bien au contraire : s'il y a de vraies contradictions, il faut les démêler : ou nous soutenons la population et répondons à ses besoins ou nous appuyons les élites et leurs ajustements. Il faut prendre parti ! Si nous ne le faisons pas, nous pourrions en conclure que, consciemment ou non, notre pays mène des politiques contradictoires, opposées, voire qui relèvent d'un cynisme inacceptable.

Quant à la Chaîne du Bonheur, nous y voyons aussi des signes contradictoires. D'un côté, sa volonté de bien faire est indéniable. De l'autre, elle interdit l'accès direct à ses fonds à un grand nombre de groupes et d'associations de solidarité, y compris des ONG reconnus légalement en Suisse, pour le simple fait qu'ils ne sont pas membres de la Chaîne.

Cette décision ne tient pas compte du fait que les organismes exclus comptent vingt ans d'expérience en Amérique centrale, période pendant laquelle ils ont apporté la preuve de leur professionnalisme et de leur dévouement, ainsi que de la qualité de leurs partenaires locaux qui agissent souvent dans les zones les plus touchées et qui font preuve d'une organisation et d'une gestion irréprochables.

A cet égard, il ne faut pas oublier que le succès sans précédent de cette campagne en faveur de l'Amérique centrale organisée par la Chaîne du Bonheur découle en partie de l'intense travail de sensibilisation que notre mouvement de solidarité mène depuis vingt ans dans notre pays" (SFi)


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