Un débat de fond, le grand défi. La vraie solidarité refuse les ajustements imposés par le NordInterview de Dieter Drussel. Responsable du Zentralamerika-Sekretariat (ZAS), référence suisse du travail solidaire avec l'Amérique centrale, Dieter Drussel a derrière lui vingt ans de militance dans ce milieu. Depuis 1998, il coordonne le ZAS, organisme incontournable du panorama suisse de la solidarité. Puisant dans l'expérience accumulée à ce poste, dans ses rapports suivis avec la région et dans son vécu, Drussel nous livre dans cet entretien une analyse pointue non seulement des événements sur le terrain mais aussi, et surtout, du mouvement de solidarité et des défis d'envergure qu'il a à relever. Q: Mitch a dévasté l'Amérique centrale, déclenchant une réaction intense de nombreux secteurs du monde de la solidarité, quelque peu "somnolents" auparavant... Peut-on qualifier l'ouragan de grande "chance" pour la solidarité ? Ou s'agit-il d'une déclaration indécente ? R : A la notion de "chance", je préfère celle de "défi". Non seulement pour une question de décence, mais aussi parce que l'enjeu de Mitch mettra vraiment au défi notre solidarité durant les prochains mois. Immédiatement après la catastrophe, nous avons recueilli de l'argent, des médicaments, et exprimé notre solidarité, importante devant l'ampleur de la catastrophe. Maintenant, notre défi est de transformer cette mobilisation spontanée en un mouvement organisé, en une proposition capable de tenir tête aux décisions des gouvernements du Nord, du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Q : Pourriez-vous préciser le jugement que vous portez sur le projet des pays "donateurs" et des institutions financières internationales ? Lors d'une réunion tenue à Washington les 10 et 11 décembre, le Groupe consultatif d'urgence pour l'Amérique centrale a adopté, avec l'aide des gouvernements corrompus de la région, un plan faussement baptisé de reconstruction, étant donné qu'il signifie encore plus de destruction pour demain. Au lieu de tirer la leçon des liens entre maldéveloppement et destruction sociale et écologique que Mitch a cruellement mis à nu, le Groupe a proposé à Washington une accélération des "programmes d'ajustements structurels", plus de privatisations, plus de chômage, plus de concentration des terres. Il recommande de privilégier le service de la dette au détriment de l'alimentation, de la santé et de l'éducation des enfants et de la population en général. Ce plan stimule l'émigration : le nombre d'émigrants d'Amérique centrale en partance pour les Etats-Unis s'est ainsi multiplié par quatre après l'ouragan. Par ailleurs, il passe par une militarisation accentuée des pays et des frontières des Etats-Unis et du Mexique, pour endiguer la vague d'immigration et la vague de protestation que les mouvements sociaux organisent contre la faim. Au Honduras et au Nicaragua, des paysans qui ont tout perdu ont déjà occupé des terres. Toute la région assiste au déploiement de "marines" en "mission humanitaire". Au Guatemala et au Salvador, l'on enregistre au retour progressif des militaires dans les rues des capitales, sous le prétexte du manque de sécurité. Le volet économique de ce modèle faire la part belle aux "maquilas". Si ce plan s'impose, nous assisterons à une reconstruction dans laquelle les experts d'ESSO et des grandes transnationales imposent leurs "recommandations", qui passent notamment par la construction d'autoroutes, tandis que se poursuivra la lente agonie de l'économie paysanne et populaire, celle qui produit les biens de première nécessité de la population. Les prochains mois seront cruciaux pour savoir quelle orientation prendra la reconstruction. Rendez-vous à ne pas oublier : une conférence internationale du même groupe consultatif, à Stockholm à la fin mai. J'aimerais revenir sur le point de départ de notre entretien : quels sont les enjeux de cette tendance pour le mouvement de solidarité avec l'Amérique centrale ? La solidarité devra se manifester en accord avec la proposition fondamentale du mouvement sandiniste au Nicaragua, des ONG et des mouvements populaires de toute l'Amérique centrale : soutien de l'économie paysanne contre un schéma privilégiant l'exportation et le développement urbain (cf. Le Courrier du 28 janvier, Analyse du post-Mitch en Amérique centrale). Revenons à l'évaluation de la vague de solidarité, de la fin octobre jusqu'à nos jours. En votre qualité d'observateur privilégié à votre poste de coordinateur du ZAS, quel bilan tirez-vous de ce mouvement de solidarité qui s'est manifesté en Suisse et en Europe ? Nous-mêmes avons été surpris, je crois. La disponibilité d'autant de gens nous a impressionnés : anciens brigadistes de l'époque sandiniste, jeunes militants issus des luttes récentes contre l'Organisation mondiale du commerce, groupes de solidarité avec le Chiapas, syndicalistes, médecins, réseaux chrétiens, etc. Il est également frappant de constater qu'à cette occasion la mobilisation a été plus forte en Suisse romande et au Tessin. La conclusion importante que nous tirons de la réaction des gens est que la solidarité n'est pas morte, que la nécessité de donner une réponse a permis aux expériences collectives d'hier de rencontrer les nouveaux engagements d'aujourd'hui. Voilà un fait crucial qu'il faut mettre en exergue car les nouveaux défis qui s'approchent exigeront de nous un grand dynamisme et une grande capacité d'échanger au sein de ce mouvement de solidarité qui aura aussi besoin, par ailleurs, de créer des liens entre ses composants. Etes-vous de ceux qui pensent que l'attitude d'agir de toute urgence a primé dans un premier temps au sein du mouvement de solidarité ? Si tel est le cas, ne courrons-nous pas le risque de voir ce mouvement prisonnier de l'humanitaire au premier degré ? Je crois que nous avons tous été pris par l'urgence. Et pour cause ! Nous ne sommes d'ailleurs pas sortis de cette phase d'urgence, la situation n'ayant fait qu'empirer. Le manque d'aliments, la destruction des cultures, la perte des récoltes des céréales de première nécessité, les millions d'êtres humains plongés dans la tragédie, dont un grand nombre sans toit... Là-bas, les forces sociales ont répondu immédiatement, organisations issues du mouvement populaire, communes, paroisses, communautés de base, ONG, etc. Elles ont sauvé des vies, renforcé la capacité populaire de gérer la survie de la communauté. C'est là que se trouve le ferment d'une vision différente de la reconstruction, qui doit privilégier les nécessités du plus grand nombre, le droit à la vie et à la dignité des secteurs populaires les plus actifs et les plus démunis, des femmes, des communautés indigènes, des enfants, des vieillards, etc. Autrement dit, je pense que, dans un premier temps, il n'y a pas de contradiction du tout entre "humanitarisme urgent" et solidarité. Il n'en reste pas moins que si nous nous bornions à satisfaire les besoins les plus urgents sans approfondir notre réflexion sur notre responsabilité globale en tant que mouvement de solidarité, nous pourrions tomber dans le piège de l'"humanitarisme classique". Cela équivaudrait, dans l'hypothèse d'une inondation, à nous borner à écoper avec une tasse de café au lieu de nous précipiter pour construire des barrages. Pour défendre le droit à une vie digne des millions de victimes de la catastrophe sociale provoquée par Mitch, nous avons l'obligation de lancer une réflexion à long terme, de nature stratégique, et d'exercer des pressions sur les structures politiques, tant ici que là-bas, pour qu'elles mettent en pratique un nouveau modèle de reconstruction, alternatif et populaire. Aux côtés des comités de solidarité, comités de jumelage et d'associations, il y a toute une série d'ONG qui ont des projets ou des volontaires en Amérique centrale et qui y travaillent sans relâche depuis des années. Quelle est votre opinion sur l'attitude de ces ONG dans ce débat qui commence ici et là-bas ? Nous ne pourrions imaginer le mouvement de solidarité avec l'Amérique centrale sans ces collègues ni leurs ONG. Ainsi, la plupart des volontaires des ONG suisses sont des anciens des mouvements de solidarité. Voilà des années que le contact avec ces volontaires et, surtout, avec leurs partenaires locaux est très enrichissant. Il est donc impossible de séparer ces deux visages de la solidarité : ce mouvement nous a permis à des milliers de Suisses et d'autres Européens de nous rendre en Amérique centrale et de partager la lutte pour la libération. Certains ont même donné leur vie pour cet idéal : Jorge Weis, Yvan Leyvraz, Maurice Demierre. Nous partageons depuis longtemps la vie quotidienne et les problèmes des gens. Les canalisations d'eau potable et d'égout, le système sanitaire, les crèches... tout cela est intimement lié aux décisions politiques. A l'inverse, les décisions politiques modifient toujours la vie quotidienne des masses populaires. Autrement dit, nous avons appris à nous intégrer dans la dialectique concrète, à partager, comme les autres, les erreurs et les succès, à lutter contre l'autoritarisme et pour l'organisation communautaire. Dans cet effort, nous devons tous faire face avec la même force à notre "arrogance ethnocentriste", que nous militions dans des comités de solidarité ou de jumelage, dans des brigades, dans des associations ou dans des organismes non gouvernementaux. Sergio Ferrari - Trad. Jean-François Cuennet
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