Après Mitch d'importants défis en Amérique centrale et en Suisse Mitch, bien plus qu'un ouragan (1ère partie) Analyse de Sergio Ferrari: quatre articles parus et à paraître dans le Courrier dès le 28.1.99. Reconceptualiser la coopération et la solidarité
L'ouragan Mitch a dévasté une bonne partie de l'Amérique centrale. En même temps, les pays de la région et le mouvement de solidarité en Suisse, actif depuis 20 ans en faveur de cette région bouleversée de l'Amérique latine, se trouvent confrontés à de nouveaux défis stratégiques. L'Amérique centrale est une région d'ouragans. Mitch ne sera certainement ni le premier ni le dernier d'une série quasi interminable de cataclysmes de natures diverses qui depuis des décennies frappent cette minuscule région de la planète (1). Misère + catastrophe = Misère au carré La particularité de ces catastrophes, c'est qu'elles frappent toujours avec une furie particulièrement forte et que leurs effets, sans exception, sont dévastateurs. A la base de cet effet destructeur, une vérité de fond: la misère croissante d'une grande majorité de la population centro-américaine, déjà classée dans les statistiques à la rubrique des "exclus". Une étude effectuée en décembre 1998 par la Fondation internationale pour le développement global (FIDEG), dont le siège se trouve à Managua, indique que "de 1993 à cette amère fin d'année le pourcentage de la population qui ne peut obtenir que la moitié des denrées de bases recensées dans "le panier de la ménagère" a passé de 40,8 % à 65,5 % dans les principales villes du pays". Cette tendance s'est accélérée en raison de l'augmentation de ces denrées de base après l'ouragan. Ce n'est pas la "malchance" des pauvres, mais plus précisément l'extrême pauvreté de la majorité de la population qui augmente l'aspect dramatique des effets de ces catatastrophes. En effet, les pertes en vie humaines et les dégâts matériels enregistrés début 1998 dans d'autres pays du continent - tels que l'Argentine ou le Pérou - lors de l'ouragan "El Niño" n'atteignent pas l'ampleur des dommages causés par "Mitch". Le Honduras, qui se situe à la 119e place dans le classement du développment des nations à l'échelle mondiale (2), et le Nicaragua, qui se retrouve 7 rangs plus loin (la 126e place) - les deux pays les plus appauvris de l'Amérique latine - ont été les principales victimes de l'ouragan. Les dommages ont été moins importants dans certaines régions du Salvador, du Guatemala et même du sud du Mexique. Ce n'est pas non plus un hasard si les deux nations les plus frappées sont celles-là même qui détiennent - à l'exception de Panama - le triste record d'avoir la dette extérieure la plus élevée du continent. Leurs engagements en matière de paiement des intérêts de la dette sont les plus draconiens par rapport à leur produit intérieur brut et aux ressources de leurs exportations (40 % du montant de ces dernières). En 1997, le Honduras a payé plus de 400 millions de dollars pour faire face à ses engagements, alors que le montant affecté à la rénovation de ses équipements hospitaliers se monte à 30 millions de dollars. A la même époque, le Nicaragua a payé au titre du service de la dette 350 millions de dollars, faisant passer du même coût le montant de ses prestations sociales au niveau le plus bas jamais atteint durant cette dernière décennie (3). Un exemple: l'histoire des ouragans au Nicaragua Durant ces 30 dernières années, le Nicaragua - pour ne prendre que cet exemple sur le plan régional - a connu au moins quatre catastrophes qui ont causé des dégâts dévastateurs avant Mitch et qui ont toujours entraîné la banqueroute de l'économie. Le tremblement de terre qui détruisit en 1972 la capitale du pays, Managua, a causé 10.000 morts. Immédiatement après, la guerre de libération qui se termina par l'insurrection populaire de juillet 1979 a entraîné les destructions causées par tout conflit armé. Au début des années 80, une autre guerre - cette fois-ci contre-révolutionnaire - fut soutenue et décidée par Washington contre le sandinisme. Selon la Cour internationale de justice de La Haye, les pertes directes et indirectes causées par ce nouvel "ouragan" armé s'élèvent à 17 milliards de dollars (4), auxquels s'ajoute un chiffre de plus de 30.000 victimes dans les deux camps. Dès 1990, avec l'arrivée de Violeta Chamorro au gouvernement et l'application rigide des mesures d'ajustement structurel (5), la majorité de la population a été sévèrement frappée par l'augmentation du chômage, la liquidation des infrastructures sociales de l'Etat, la privatisation quasi-totale des services de ce dernier, le recul rapide de l'éducation et de la santé publiques. Environ 60 % de la population économiquement active est aujourd'hui au chômage (53,5 %, d'après les chiffres officiels de 1995). Mitch s'est déjà chargé d'augmenter ce chiffre, puisque l'ouragan a frappé essentiellement les 200.000 petits paysans du centre-nord du pays, qui produisaient 70 % de la nourriture consommée au Nicaragua. Pourtant - et il vaut la peine de le souligner pour rester fidèle à la vérité historique -, chacun des "ouragans" a engendré en son temps des forces et des dynamiques sociales porteuses de changement. Le tremblement de terre de 1972 fit surgir, comme conséquence de l'usage sectaire de la gestion corrompue de l'aide extérieure reçue après cette catastrophe, le front national qui liquiderait le régime somoziste six ans plus tard. La guerre de libération engendra l'expérience sandiniste qui, durant la décennie écoulée, fut vue comme un modèle alternatif par de larges secteurs de l'Amérique latine et de la solidarité internationale. La nouvelle guerre contre-révolutionnaire (6) ainsi que l'ajustement imposé par les institutions financières internationales - bien qu'ayant causé l'appauvrissement significatif de la majorité de la population - ont également produit des concepts et des expériences uniques d'organisation et de mobilisation des citoyens, telles que la "propriété pour les travailleurs", proposition qui tentait de présenter une alternative aux privatisations néo-libérales. Si la logique de l'histoire se répétait une fois de plus dans cette étape complexe de l'après-Mitch, il est possible que de nouvelles dynamiques sociales, des références citoyennes et des rédéfinitions politiques surgissent ces prochaines mois ou années sur la scène centro-américaine ou, en tout cas, dans les pays de cette région où les mouvements populaires sont les plus dynamiques. Les defis la-bas et ici Deux mois après l'ouragan, pour résumer la réalité, il existe deux grands problèmes, thèmes ou défis qui sont apparus parallèlement en Amérique centrale et parmi les milieux concernés en Suisse et plus généralement dans le Nord de la planète. En tout au cas au Honduras et au Nicaragua, le grand thème qui focalisera sans aucun doute l'attention sera celui du type de reconstruction: les priorités d'un tel processus, les principaux bénéficiaires, la destination des sommes versées au titre de la coopération, le débat sur l'annulation de la dette extérieure et ses aspects multiples et complexes (7). Il existe dans ces deux pays des opinions diverses quant à l'avenir, principalement celle du gouvernement et celle d'importants secteurs de la société civile organisée. Au Honduras, dans la troisième semaine de janvier, le "Foro Ciudadano" - qui rassemble de nombreuses organisations non-gouvernementales - a publié un document extrêmement critique envers le gouvernement du président Carlos Flores, qu'il qualifie de "monopole centralisateur". Ce document prédit que "la récupération de la production effectuée sans nouveaux schémas d'équité sociale n'atténuera, ni n'éradiquera la pauvreté". Au Nicaragua, le gouvernement - avec l'appui d'une grande partie de la classe politique et de l'ensemble des secteurs patronaux les plus importants - a présenté des projets qui impliquent un usage parfaitement opportuniste des ressources de l'aide internationale. Il suffit d'examiner les propositions inclues dans une demande de fonds (1,5 milliard de dollars) présentées lors d'une réunion à Washington les 10 et 11 décembre 1998. Pour ne prendre qu'un exemple, le gouvernement Aleman demande de financer l'agrandissement de la route vers Masaya, une des principales artères de Managua qui n'a pas été touchée par l'ouragan ! Ce modèle de reconstruction présenté comme "exportateur" et "urbain" tend à renforcer les grands producteurs agricoles - bien que les principales denrées d'exportation, comme le café, n'aient pas été sensiblement affectées par l'ouragan - et un secteur de la construction actuellement en croissance. Cette conception ouvrirait de nouvelles opportunités aux secteurs de la sous-traitance. D'importantes entreprises nord-américaines proposent en guise d'"aide" d'augmenter l'installation de "zones franches" en Amérique centrale... Mais le secteur de la construction sera sans aucun doute le principal bénéficiaire du "boom de la reconstruction", au moment de l'arrivée de la coopération internationale, si un tel modèle pouvait être imposé par le gouvernement Aleman. Ce dernier estime en effet que les 2/3 de l'aide extérieure devraient être affectés à la "modernisation de l'infrastructure routière et énergétique du pays", selon un article paru en décembre 1998 dans la revue de l'Université centro-américaine de Managua, "Envio". L'autre proposition, élaborée par la "Coordination civile pour l'urgence et la reconstruction" - qui réunit 320 organisations non-gouvernementales, réseaux, groupes et associations nationales - propose un type de reconstruction qui n'implique pas un retour à la situation d'avant Mitch, mais basé sur une perspective à long terme. Pour l'essentiel, cette proposition s'apparente aux projets élaborés antérieurement par une commission sandiniste, présidée par Orlando Nuñez, dirigeant intellectuel du mouvement paysan (8). Elle demande de donner la priorité au développement rural, en mettant l'accent sur le rôle des petits et moyens producteurs et souligne la nécessité de trouver un modèle de développement durable, écologiquement et humainement viable. Si la situation se clarifie en Amérique centrale, faisant apparaître les différences entre les différents projets, le débat sera tout aussi intense au sein de la coopération internationale en général et du mouvement de solidarité en particulier concernant les prochains pas, une fois passé l'étape de l'urgence. Les organismes financiers internationaux, selon leurs premières prises de position, garantiront un appui significatif, mais conditionné par un renforcement des politiques d'ajustement structurel et le respect de leurs engagements internationaux par les nations affectées. Après la première étape de l'aide urgente, les gouvernements européens se préparent à élaborer des propositions communes qui feront l'objet des discussions lors d'une prochaine réunion du Groupe de consultation, prévue pour la deuxième moitié de cette année à Stockholm. On connaît le poids décisif d'organismes financiers internationaux (particulièrement le Fonds monétaire et la Banque mondiale) dans ce genre de structures. De son côté, le Mouvement de solidarité suisse - qui réunit des dizaines de comités, associations de jumelages et plusieurs ONG présentes en Amérique centrale - (9) vient de commencer un débat de fond sur le cadre futur de son action à moyen terme (10). Initialement mobilisé pour assurer l'aide humanitaire exigée par l'ampleur de la catastrophe, ces milieux cherchent maintenant à élaborer une proposition propre avec des définitions claires. Il s'agit de répondre à des dilemmes tels que "l'aide humanitaire" ou "la solidarité avec les secteurs les plus dynamiques" et de clarifier une stratégie qui leur permette également de redéfinir le concept traditionnel de solidarité planétaire active. Sergio Ferrari trad.: H.P. Renk 1) Cette zone géo-politique est composée du Honduras, du Nicaragua, du Salvador, du Guatemala, du Costa Rica, de Belize et de Panama. Sur une superficie de 500.000 km2, elle regroupe - selon des statistiques du début de cette décennie - environ 30 millions d'habitants. 2) Chiffres du dernier rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD 1998). 3) Ces chiffres sont extraits d'un document publié par Sudwind (organisation non-gouvernementale allemande) 4) A l'époque du gouvernement sandiniste, des études sur le montant des dommages ont été effectuées avec des aides internationales, dans le cadre de la plainte déposée par le Nicaragua contre les Etats-Unis à la Cour internationale de La Haye. Ces dommages correspondent au montant de 30 ans d'exportation de bétail nicaraguayen... 5) Le premier accord signé entre le gouvernement de Violeta Chamorro avec le Fonds monétaire international date du milieu de l'année 1994. Cet accord, renouvelé par le gouvernement d'Arnoldo Aleman, repose sur deux axes centraux:- réduire l'intervention de l'Etat dans l'économie et privatiser les secteurs-clés de l'économie - réduire le financement du secteur public pour augmenter les capacités de paiement de la dette, tout d'abord, et le montant des ressources affectées audit secteur public. 6) Bien que celle-ci ait déjà commencé au début des années 80, elle s'est intensifiée entre 1984 et 1988. 7) Plusieurs responsables importants des institutions financières internationales ou politiciens des pays du Nord - dont la ministre à la Coopération du gouvernement "travailliste" britannique Tory Blair - se sont empressés de faire savoir urbi et orbi qu'une catastrophe naturelle n'était pas en soi une raison suffisante pour annuler la dette des pays affectés. Et même que continuer à exiger la poursuite du service de cette dette équivalait à responsabiliser les autorités des pays débiteurs (et dévastés...). 8) Cf. "Correos de Centroamérica" (édition pour la Suisse romande), no 50, décembre 1998, qui contient deux articles d'Orlando Nuñez. 9) Une réunion s'est tenue à la mi-janvier pour élaborer une plateforme minimale qui structure le travail d'information et de sensibilisation en Suisse sur les grands défis de l'après-Mitch. Il s'agit d'influencer l'opinion publique et le gouvernement suisses pour obtenir un changement d'attitude de ce dernier lors de la Conférence de Stockhom, afin qu'il prenne ses distances avec les recettes asphyxiantes de Washington et du FMI. 10) En France, les comités de solidarité avec l'Amérique centrale ont réactivé leur compte commun, en organisant immédiatement après l'ouragan une récolte de fonds (source: revue "Volcans", décembre 1998).
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