Nicaragua: l'utopie encore possible ?

Pour que l'aide n'ait pas le même effet que l'ouragan " Mitch "


      

" Mitch " s'est dissout, et le temps de sécher, nettoyer, planter, reconstruire et... réfléchir est revenu pour les Centraméricains, et pour nous aussi, en Europe.


      

Interview de Sergio Ferrari pour  " Le Courrier ".


      

Viviane, volontaire GVOM est sage-femme. Elle a vécu l'ouragan "Mitch " dans la ville de Matagalpa (voir articles précédents: témoignages des 3 et 6.11.98 et article du 16.11.98) .


      

Q: La catastrophe de "Mitch" a frappé l'essence même de la dynamique centraméricaine. D'autre part, l'Amérique centrale, et en particulier le Nicaragua, a été une région jouissant d'une forte organisation sociale et populaire. Des signes de cette organisation passée sont-ils apparus pendant que se déroulait la tragédie?

R: Pendant les inondations, ce sont surtout des réflexes communautaires qui ont mu la population affectée, et c'est auprès du voisin et de la parenté que nous avons tout d'abord cherché de l'aide : un véhicule, un toit, une couverture sèche, un café chaud. Certains groupes d'habitants sont sortis de leur quartier tous ensemble, non par choix, non par organisation, mais parce qu'ils vivaient tous dans la même rue. Au centre ville, ce voisinage a mêlé les gens de manière parfois hétéroclite, et un riche avocat s'est adressé pour la première fois avec gentillesse au chauffeur qui avait parqué devant sa maison un camion qui pourrait lui être salvateur.

A part les voisins et la parenté, c'est les ONGs que les sinistrés ont cherchées. Les ONGs ont été identifiées comme des points de ralliement par une grande partie des gens impliqués dans des projets de développement liés à la santé, à la formation, à l'habitat, à l'agriculture, etc. L'ONG identifiée à ses bénéficiaires, organisme de masse de substitution? Ce sont ces points d'organisation et de ralliement qui ont rendu possible la distribution de l'aide d'urgence.

Q: En fonction de cette réflexion, dans quelle mesure peut-on faire un bilan préliminaire de l'antinomie complexe qui existe entre la catastrophe et les signes de solidarité?

R: Il est encore tôt pour avancer un tel bilan, car les quinze premiers jours de novembre font encore partie de la phase aiguë de la catastrophe, chaotique et marquée par un sauve-qui-peut relativement collectif, qui ne laisse pas facilement apparaître des signes d'organisation. Il faudra observer ce qui va se passer avec l'arrivée de l'aide: comment la population réagira, comment elle concevra la reconstruction...

L'aide et ses périls

Q: Au Nord, et en Suisse particulièrement, il y a des torrents de solidarité humanitaire et d'aide ponctuelle qui sont apparus. Peut-on penser que cette aide humanitaire puisse avoir un effet réel? Comment se sont comportés les différents interlocuteurs (mouvements populaires, société civile, gouvernement) face à cette aide?

R: L'appui extérieur est indispensable face à la situation critique du pays. Que l'aide puisse avoir un effet réel sur le Nicaragua, nul doute. Mais que cet effet soit "reconstructeur", là est la question, et tout dépend de la manière dont cette aide sera amenée.

L'arrivée d'aliments par tonnes et l'arrivée d'argent par millions entraîne une "politique de réception" de la part du gouvernement, et dans le cas du gouvernement d'Aleman, cela signifie une politique de réception type loi de la jungle, où le plus fort ramasse le plus possible. Il s'agit là d'une doctrine et d'une pratique qui, selon Aleman, favorise le développement dans la liberté. L'économie privée, "moteur et âme de notre pays", comme il aime à le répéter. Une grande quantité d'aide, pour un gouvernement aussi corrompu que celui-ci, signifie la possibilité de vols gigantesques et inespérés. En décidant que ce serait l'église catholique qui distribuerait les dons en aliments adressés au gouvernement, qui, drôle de hasard, portent toujours le label des Etats-Unis quand ils apparaissent à la télévision, Aleman a trouvé une manière perfide de politiser l'aide.

Mais sur les populations sinistrées et sur "les pauvres" en général aussi, l'argent peut avoir ses effets néfastes, le pire étant le développement à outrance du comportement d'assisté. Un slogan fameux des années 80 demandait: "le pain dans la dignité". Or, lorsque la calamité frappe si dur et que l'aide arrive si fort, il est difficile de contrôler le comportement qui cherche à profiter. Dans la mesure où l'aide arrive comme un torrent, comme un ouragan, on peut craindre un deuxième désastre :celui qui dévasterait les mentalités et qui transformerait des protagonistes dépouillés en consommateurs soumis.

Q: Parfois, il n'est pas simple ni facile d'intégrer le concept d'aide humanitaire (qui sera de toute façon insuffisante face à l'ampleur du désastre) et la vision d'un développement durable avec une dimension populaire alternative et autonome. Quelle est ta réflexion à ce sujet?

R: Un sandiniste de la première heure disait de manière claire: "Il faut voir la catastrophe et l'aide comme des chapitres ayant un début et une fin, et dans quatre mois, ce chapitre sera clos. Nos projets ne se dissolvent pas ni dans la catastrophe ni dans l'aide".

L'aide aura sans doute sa dimension catastrophique, il n'y a pas de raison pour que le Nicaragua y échappe. Pourtant, ça n'est pas une raison pour la refuser. Car il est aussi vrai que si cette aide n'est pas larguée mais assumée de part et d'autre par des sujets qui continuent d'endosser un projet social clair, elle pourrait être un ferment d'organisation, de démocratie, d'autonomie, et somme toute, de plus de bonheur, ou de moins de malheur.

De manière concrète, l'aide qui parviendra aux communautés et aux quartiers affectés avec une clause et une pratique les incitant à s'organiser entre eux, à gérer, à décider, à concevoir, à innover, cette aide sera peut-être un ferment de renouveau. Tout comme une aide dirigée vers ceux qui luttent pour leur autonomie de manière historique ne devrait faire perdre les pédales à personne. L'appui dont la conception et la gestion seront partagées entre organismes donnants et bénéficiaires devrait aussi pouvoir être efficace.

Lumière, malgré tout...

Q: Pour conclure, dans quelle mesure pourront resurgir, des cendres de cette Catastrophe, des propositions alternatives et libératrices de la part des groupes et des secteurs les plus dynamiques?

R: C'est une composante de la "idiosincrasia", de la culture nicaraguayenne de savoir tourner la page. Un dicton populaire déclare: "Mañana es otro día" ("Demain est un nouveau jour"). Même après une catastrophe, l'espoir fait office de toile de fond.

Sur le plan collectif, nous avons aussi vu des signes qui ne trompent pas, et dont il faut analyser une nouvelle composante: le rôle de certaines ONGs locales et internationales. Les bénéficiaires de celles-ci se sont mobilisés alors que les chemins étaient impraticables pour venir les rejoindre et présenter les besoins immédiats de leur communauté, mais aussi pour faire connaître leurs besoins futurs. De nombreux leaders de communautés sont apparus, un recensement à la main, pour indiquer exactement le nombre de maisons détruites, le nombre de têtes de bétail disparues, le nombre d'hectares de culture anéantis. C'était ce qu'il y avait à faire dans cette situation, pour préparer le futur. Il y a donc quelques petits signes.

Mais il y a aussi un grand signe : celui de la réaction internationale face au phénomène, particulièrement à l'égard du Nicaragua. Et les nicaraguayens ne s'y trompent pas: ils reconnaissent dans les amis d'aujourd'hui ceux d'hier, et ils n'ont probablement pas tort, même si les records de la Chaîne du bonheur n'ont pas été atteints seulement grâce à la conscience politique de l'injustice dans ce monde. Mais n'empêche que pour les Nicaraguayens, cette réponse de sympathie massive réveille aussi leur responsabilité, leur propre sympathie à notre égard, leur intérêt pour reprendre un dialogue parfois interrompu.

Sergio Ferrari

Pour votre contribution à la reconstruction:

CCP Association de solidarité avec le Nicaragua et El Salvador, Genève: 12-15578-6 - Mention: Nicaragua.

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