Le Nicaragua depuis la tempête " Que l'aide ne soit pas comme l'ouragan ! "
Dans la ville de Matagalpa, il pleuvait fort depuis des jours. Durant la nuit du 28 au 29 octobre, le rio Grande qui traverse la ville est sorti de son lit et a inondé les terrains de sport. Mais personne ne s'est inquiété. Pourtant, le jeudi, avec les pluies torrentielles qui ne s'arrêtaient pas et les nouvelles catastrophiques nous parvenant du Honduras ainsi que la vue d'animaux noyés, on a commencé à comprendre qu'il s'agissait d'un cataclysme capable de transformer la carte de l'Amérique centrale.
1. Les réflexes communautaires en action Comme aucun organisme officiel ne nous avait avertis par avance de la trajectoire et de la gravité de l'ouragan, il n'y eu aucune évacuation organisée. Personne n'a prévu d'endroit où se réfugier à l'avance. Les gens ne sont sortis de leur maison qu'au moment où l'eau y entrait. Nous, nous avions préparé un sac, et quand l'eau est entrée, nous sommes sorties avec les enfants, dans la nuit et sous la pluie. Nous nous sommes réfugiées chez des amis, à proximité. Les voisins ont fait de même. Les familles qui n'avaient nulle part où aller furent rassemblées dans les écoles et les centres de réunion. C'est là qu'on leur a donné de la nourriture. Certains ont également reçu des couvertures et des vêtements pour les enfants, mais pas tous. Dans le refuge de l'école de Guanaca, par exemple, les gens dormaient à même le sol. Dans les refuges improvisés chez les habitants, on a organisé comme on a pu les repas, le couchage, le nettoyage. Les problèmes de vêtements mouillés, sales, puants ainsi que le problème du manque d'eau potable se sont fait sentir rapidement.
2. Une organisation fragmentée Le journaliste Oscar-René Vargas vient de publier un livre décoiffant : " La pauvreté au Nicaragua , un abysse qui s'agrandit ". Il met en exergue un niveau de pauvreté qui laisse peu d'espace à l'espérance et beaucoup à la rage dévastatrice. Parallèlement à cette pauvreté, l'organisation populaire à l'heure actuelle est en pleine redéfinition. Donc dans un moment dramatique comme celui que nous traversons, seules règnent la pauvreté et la désorganisation. Dans ces conditions, comment la population s'est-elle organisée au moment de la tourmente ? A Matagalpa, la police fut la première à s'occuper des personnes vivant à proximité du fleuve et les deux premières victimes furent des policiers. La Croix Rouge nicaraguayenne ainsi que les pompiers volontaires entrèrent en action dès le début de l'ouragan. Ils sont aller chercher les gens qui refusaient de quitter leur maison au bord de l'eau ou ceux vivant sur des coteaux menacés par les éboulements. Beaucoup de gens se sont rapidement joints à ces deux organismes pour les aider dans la recherche des corps et la traversée des fleuves. De nombreuses personnes cherchèrent refuge auprès des ONG engagées habituellement au sein de leur communautés dans des projets de développement. Beaucoup de femmes enceintes, par exemple, allèrent au Collectif de Femmes de Matagalpa. Le Grupo Venancia, lui aussi s'est trouvé transformé en refuge. Pendant 5 jours, Odesar ne fut plus qu'une magasin d'où rentraient et sortaient des sacs de nourriture destinés aux refuges, aux quartiers et aux communautés. CARE, un organisme international financé par USAID -avec des bureaux à Matagalpa-, a canalisé l'aide d'urgence dans un premier temps dans la ville même, puis dans le reste du département au fur et à mesure que les voies de communication ont été dégagées. Les premières opérations de sauvetage, puis l'approvisionnement de la population sinistrée furent assurées par une institution de l'Etat (Police), diverses associations privées (Croix rouge et Pompiers) et des ONG, avec la participation spontanée de tous les volontaires.
3. Une coordination sans boussole La Municipalité n'a pas brillé par sa gestion de la situation durant ces jours-là. Son " Comité d'urgence " n'a pas réussi à organiser la population. La gestion du combustible devenu rare, la coordination des organismes pour la distributions des vivres, la réalisation des différents diagnostics des dommages causés par l'ouragan, la gestion du flux d'information entre les ministères, les ONG et la population, tout ça fut effectué dans le plus grand désordre. A tel point que la Municipalité préoccupée par la sauvegarde de sa réputation a demandé à divers organismes de lui donner des vivres pour pouvoir les distribuer elle-même aux personnes venant lui demander de l'aide. L'aide du gouvernement central fut tellement minime que même la Municipalité de Matagalpa a joint sa voix à d'autres pour déclarer l'état d'urgence, contrairement à l'exemple donné par le gouvernement central qui refusait de reconnaître la situation comme étant un désastre national.
4. Les labels de l'aide du gouvernement central Plus de cinq jours après l'ouragan des hélicoptères commencèrent à atterrir à Matagalpa avec peu de vivres (5 quintaux de maïs, 5 de haricots, 5 de riz et quelques autres choses). Il s'agissait là de l'aide d'urgence envoyée par le gouvernement central pour répondre aux besoins des quelques 100 000 personnes sinistrées du Département de Matagalpa! Il a été décidé que toute l'aide qui seraient envoyée au gouvernement devrait être canalisée par l'Eglise, ce qui a permis à Mr Oblando y Bravo d'apparaître à la télévision porteur d'un message solidaire aux sinistrés. Il s'agit là de l'un des labels de qualité de l'aide centrale. Quelque jours après l'ouragan nous avons reçu le premier journal, " La Prensa " : Beaucoup de photos dramatiques du désastre, avec également des images encourageantes de la solidarité qui s'organisait de par le monde. Mais comment se faisait-il que toutes les photos montraient uniquement des sacs de nourriture avec le nom et les couleurs des " USA " alors que nous savions que d'autres pays tel que l'Espagne, la France participaient à l'aide internationale ? Pourquoi seules les ambassades des Etat-Unis apparaissaient-elles à la télévision transformées en épiceries alors que de nombreuses autres représentations étaient dans le même cas? Et pourquoi ne faisait-on officiellement référence qu'à cette " grande aide " qui nous parvenait grâce aux hélicoptères alors que l'aide canalisée par les ONG est, jusqu'à présent, beaucoup plus importante quantitativement? " USA " est l'autre label de l'aide envoyée par Aleman.
5. Pour une aide libératrice Il est de notoriété publique que la corruption est en augmentation constante au sein du gouvernement d'Aleman. Les promesses de grandes aides, bien que nécessaires pour la population, représentent un danger pour les efforts visant un renforcement de la démocratie, la transparence et l'autonomie. Ce danger est encore plus menaçant quand le gouvernement tente par tous les moyens de marginaliser les ONG, lesquelles disposent d'une grande expérience de terrain. L'aide internationale et surtout la façon dont elle est distribuée peut s'avérer être un frein aux activités menées sur le terrain par ces ONG : elle peut démolir des années de travail consacréesdestinées à stimuler les initiatives locales pour en finir avec une culture assistentialiste. Charlotte et Viviane - Matagalpa le 10 novembre 1998. |
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